LE LIVRE DES ESQUISSES, JACK KEROUAC

Publié le par Lilboo From Paris

BoSk.jpgOyez ! Oh yeah ! Baroudeurs du monde entier, adorateurs d'Into the Wild et de Carnets de Voyages, collectionneurs du Routard : voilà un auteur dont il vous faut au moins lire un chapitre si vous partagez avec lui cette envie de globe-trotter autour du monde loin des contraintes et des attaches du monde occidental. Même si le Livre des Esquisses n'est pas l'oeuvre la plus accessible de Jack Kerouac, il me permet de vous présenter ce personnage fascinant qu'était l'auteur du célèbre On the road*, et dont Viggo Mortensen interpretera bientot le rôle au cinéma en compagnie de Kristen Stewart. Pretendument à l'origine de la Beat Generation (qui débouchera sur le mouvement hippie des années 60), il est en effet l'une des figures culte de l'Amérique.

 

 

Tantôt mysogine, tantôt drôle, tantôt incompréhensible, tantôt touchant, tantôt vulgaire... Le Livre des Esquisses, ce sont des prises de notes écrites entre 1952 et 1954 alors que Jack Kerouac sillonne sauvagement les Etats-Unis. Après tout, n'est-il pas l'inventeur de l'écriture de l'instant ? Celle que l'on ne retouche pas, et qui prend forme à la table d'un diner, sur le bord d'une voix ferrée, ou dans une chambre de motel ?

 

Souvent sans phrase, sans verbe, le livre est une juxtaposition d'images couchées sur le vif, séparées par des traits d'union et des retours à la ligne, où se mêlent également listes de courses et réflexions philosophiques. Comme il le dit lui-même :

 

"Une prose sauvage hallucinée"

 

Le tout n'est cependant pas dénué de poésie :

 

"Solitudes de maïs"

"Rochers de plâtre perdus dans les champs" (= maisons)

"Les voitures passent avec un bruit comme la mer"

"Le saule pleureur ne pleure plus mais envoie dix milles au revoir dans la direction du vent"

"La substance lavande des distances"

"Ses draps au parfum de cuisses"

 

Même les choses les plus insignifiantes prennent une importance stupéfiante dans cette peinture de l'Amérique, qui décrit les champs de Caroline du Nord, les chemins de fer de Californie et les abords de New York...

 

"Le froufrou d'un sac en papier coincé dans un buisson"

"L'eau se précipite et bouillonne (...) Dans l'eau il y a du pain, une feuille de chou, un mégot"

 

Mais l'on sent percer la solitude et l'ennui dans lequel l'enferme ce choix de vie nomade. Des pensées s'échappent parfois au milieu d'un paragraphe fait pour les camoufler :

 

"Je hais ma vie d'aujourd'hui, je ne l'aime pas, merde"

"Je m'ennuie."

"Moi, un bouddhiste ferroviaire (...) un paresseux lessivé sans travail"

 

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Jack Kerouac semble traverser une période de page blanche, n'arrivant plus à écrire autre chose que ces petites notes désordonnées. D'ou une détresse qui le pousse à (ou s'explique par ? ) l'usage d'alcool et de drogues douces :


"Saoul : sais que je peux m'en sortir (trop confiant)

Défoncé : peur que je sache pas m'en sortir (peu confiant)

Sobre : sais que je peux m'en sortir, sous certaines conditions (normalement confiant)"

 

Il s'invective pour se donner du courage, tente de se convaincre que ce style de vie difficile, qui le prive de certains bonheurs - notamment de celui d'une famille et d'une femme  - est pourtant le seul possible pour lui. Il a en effet une oeuvre à terminer, une écriture à inventer :

 

"Je ne suis pas un canard crevé, ni un criminel, un clodo, un idiot, un imbécile - mais un grand poète et un brave ype - maintenant que c'est établi je vais arrêter de me plaindre de ma situation et me concentrer sur mon travail (...) pour assurer mes besoins, comme ca je pourrais écrire en paix, mettre en route l'oeuvre de ma vie sur mon univers intérieur..."

 

Le style de vie qu'il recherche et admire, c'est celui du vagabond, dont il défendra la figure dans "Le vagabond americain en voix de disparition".

Cette existence rêvée, il la résume ainsi :

 

"Ce serait magnifique si je pouvais juste être assis dans une camionette à écrire les esquisses de toutes les Mainstreets du monde"

 

"Debarasse-toi de l'orgueil

Debarasse-toi du chagrin

Obeis à tes besoins, vis (...)

Baise, bois, sois paresseux

Vagabonde, ne fais rien, ramasse ta nourriture"

 

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Il refuse ainsi la contrainte d'une vie de travail ainsi que celle de l'entreprise :

 

"Imagine-toi consacrer ta vie entière, âme et intelligence, à une entreprise d'ananas et accepter des annuités de retraite en récompense (...) "la sécurité jusqu'au tombeau"."

 

Il ne se reconnait pas dans l'homme moderne américain de l'époque, celui des années 50, conservateur, consumériste, qui travaille pour pouvoir se payer ce qu'il voit sur les panneaux de réclame. Chaque fois qu'il le désigne, il le résume en quelques traits morbides :

 

"Ils discutent de quelque sous-problème sans importance parmi les problèmes du Problème de l'Occident..."

"Souhaiter vivre par moments, devoir travailler sans relache"

"Les homards chauves à lunettes du business américain"

"Le sourire poignée de main"

"Mec, le rire terrible de ceux qui se croient différents - élite - il résonne dans le sang, la faim, la solitude, la crasse"

"L'excroissance des hommes mesquins couvrant la surface de la Terre"

"Porter le fardeau du temps vers une conclusion qu'ils ne peuvent connaître"

"Il sera bientôt de la bouillie sous un monument flambant neuf au cimetière municipal de Long Island"

 

CONCLUSION

Le Livre des Esquisses n'est pas une oeuvre littéraire à proprement parler, mais c'est une plongée dans l'intimité de cet auteur. Et si vous aimez Jack Kerouac, vous ne manquerez donc pas de vous y plonger ! Vous y ressentirez la fraicheur du vent au milieu des champs de tabac, le bruit des locomotives, la folie de l'alcool... Vous y verrez des linges flottant dans le vent, des crépuscules sur les Rocheuses... Vous y croiserez des clochards, des enfants noirs, des filles en jupes, des paysans Fellaheens, des buveurs et des joueurs de billard... Et comme Joe Dassin, vous aurez envie d'Amérique et de Route 66. 

 

* Pour plus d'info sur Jack Kerouac l'auteur, je vous laisse lire l'article de Delphine ici, très complet, et dont il m'a paru inutile de reprendre les développements. 

 

** Suis-je la seule à lui trouver un certain charme, by the way ? Un charme à la Don Draper, en plus décoiffé, mais tout aussi torturé... Un charme à la James Dean... (à moins que ce ne soit le N&B qui donne cette impression ?)

Publié dans LECTURES TRANSILIENNES

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L Suel 10/08/2010 15:55


Très heureux de voir cet enthousiasme pour l'oeuvre de Kerouac. Je voulais juste ajouter que Le Livre des esquisses est publié aux Editions de La Table Ronde.


Delphine 09/08/2010 10:48


Merci pour le lien, qui n'était pas bon sur mon blog, mais je t'ai retrouvée ;-)
Très intéressant, merci !
Je mettrai ton lien dans un prochain article que je vais faire (tant à dire sur ce personnage !)


Lilboo From Paris 09/08/2010 19:33



Contente que tu m'ai retrouvée alors ;-)


Oui en effet un personnage fascinnant, et quand l'on écrit aussi (un peu comme moi) on se sent proche de lui à la lecture de ce livre. On partage un peu ses angoisses.


J'ai hate de voir ce que donnera le film Sur la route (même si je n'aime pas beaucoup Viggo Morgensen, j'aurais volontier vu à la place Hugh Jackman ;-))



la bande à Jules 09/08/2010 08:53


Tu m'as donné très envie de le lire et de connaître un peu mieux cette personnalité hors norme...