Pour la première fois, le festival du cinéma américain
de Deauville
consacrait
deux journées aux séries télévisées américaines, les 3 et 4 septembre dernier. Au programme : discussions, interviews, avant-première etc. Et v'là t'y pas que j'y étais justement en Normandie, ce
week-end là ! Heureux hasard. Faisant fi des 30€ du pass journalier et des 12€ de parking (n'est pas Deauvillois qui veut), en vrais serie addicts, nous nous sommes précipités à la
première journée de "Deauville Saison 1". Ci-dessous un petit compte-rendu détaillé de cette journée riche en enseignements.
Mais d'abord, courte parenthèse, quel bonheur de voir ce genre enfin reconnu ! Des séries au très chic & snob festival de
Deauville ?? C'est quand même la preuve que nous, membre de la communauté des seriephiles, ne sommes pas que des geek génération-TV. Ca te rassure un peu maman, j''espère... ?
RENCONTRES SCENARISTIQUES FRANCO-AMERICAINES
Thème : "l'écriture en question", comparaison entre la situation francaise et américaine
Etaient présents des scénaristes français et américains. Coté américain : les frères Kessler et David Zelman (Damages), Clyde
Philips (Dexter), et Richard Levine (Nip Tuck). Côté français : Virginie Brac (Engrenage), Cathy Verney (Hard), Frederic Krivine (Un village français)
> Comment sont écrits les scénarios ?
US
Les scénarios sont souvent l'oeuvre de plusieurs personnes (dans le cas de Damages par ex, 3 co-scénaristes, qui utilisent la
règle du 2-to-1 vote en cas de désaccord).
Ils sont écrits avec seulement 2 ou 3 semaines d'avance sur la production des épisodes, ce qui permet également une grande
réactivité et une grande "vitalité".
Les scénaristes ont ainsi la possibilité de visualiser les rush des épisodes tournés au fur et à mesure et peuvent
(ré-)ajuster l'écriture en fonction de ce qu'ils voient, du jeu des acteurs, ou de la réaction du public aux développements des intrigues. Les images s'avèrent souvent elle-même de grandes
sources d'inspiration.
Ce fonctionnement ne signifie pas pour autant que les scénaristes ne savent pas où ils vont. En début d'année (février), pendant 2
ou 3 mois, l'équipe entière prépare la saison suivante :
- Bilan de la saison passé (ce qui a marché, ce qui n'a pas marché)
- Thèmes généraux qui seront développés la saison prochaine
- Développements envisagés pour chacun des personnages principaux, et nouveaux personnages
- Fin de la saison (qui est donc connue d'avance)
Un grand planning général est ensuite établi, avec en absisses les épisodes, et en ordonnés les personnages, sur lequel sera basée
l'écriture hebdomadaire des scénarios. Ce planning permet de répartir dans le temps les différentes intrigues.
A noter que les scénaristes sont cependant souvent en retard sur le rythme de la production, ce qui parfois s'avère un peu
frustrant pour les acteurs (eux-mêmes ne savent souvent pas ce que va devenir leur personnage dans les épisodes suivants) ou pour l'équipe de production (trop peu de temps pour trouver les
décors, les costumes...etc)
FRANCE
Les scénarios sont davantage l'oeuvre d'une seule et même personne. Les chaînes ne s'engageant pas avant de pouvoir lire la
TOTALITE des scénarios, tous les épisodes sont écrits à l'avance. C'est l'une des principales différences avec les Etats-Unis. L'écriture est donc un exercice solitaire et abstrait, l'auteur se
retrouvant seul en tête-à-tête avec lui-même. Il n'a pas l'image pour se rassurer et vérifier la cohérence et l'efficacité de ce qu'il écrit.
Le mot du jour est attribué à Clyde Philips, qui - avec son pragmatisme très américain - a qualifié ce système de : "honestly,...
not a very effective business model !I'm sorry to say."
> Quelles contraintes sont imposées aux scénaristes ? Sous quelle forme s'effectue le contrôle des chaînes
?
US
Il y a évidemment une grosse différence entre les grandes chaînes publiques (les grands "networks") et les chaînes du cables
(ex : HBO, chaîne payante, à l'image de Canal +).
1/ Le revenu des grands network dépendant des annonceurs, la créativité des scénaristes est limitée par la
pression des lobbys publicitaires. Par exemple, certains thèmes pouvant "choquer" l'opinion américaine sont mal vus par les annonceurs comme Coca-Cola, Général Motors, etc. Ces chaînes vivent
donc dans la peur d'une sanction de leurs annonceurs.
Les chaînes cablées payantes accordent beaucoup plus de confiance aux scénaristes, car elles sont plus indépendantes
financièrement. Elles les respectent davantage et leur laissent une plus grande liberté. Ce qui ne les empêche cependant pas d'avoir un contrôle sur le contenu des séries : les scénarios
sur Nip/Tuck ont ainsi été modifiés à plusieurs occasions (et ce davantage sur les scènes sexuelles que les scènes médicales - pourtant parfois très crues).
2/ Les publicités représentent également une contrainte importante sur les chaînes publiques. Sur un grand
network, une série d'une heure ne dure en fait que 40 minutes. Toutes les 12 minutes a lieu une pause publicitaire de 5 minutes, qui impose un découpage et un "rythme" précis. Cela contraint les
scénaristes à dramatiser les scénarios et à simplifier au maximum les intrigues (mâcher le travail de compréhension du spectateur) afin de ne pas risquer de perdre son attention.
FRANCE
Même constat sur la différence sensible entre chaîne publique et privée (ex : Canal+).
Cependant, Cathy Verney souligne que pour l'écriture de Hard, Canal + lui avait également imposé un cahier des charges précis :
certains mots étaient ainsi proscrits des dialogues (mots faisant référence au sexe feminin notamment) ; il lui était également interdit de "salir" l'image des protagonnistes principaux.
> Comment s'explique la qualité et le succès des séries américaines, en comparaison des séries françaises ?
(ze question qui tue... )
Plusieurs éléments de réponse suggérés :
1/ Les séries américaines sont plus addictives du fait des contraintes qui leur sont imposées.
Les coupures pub qui interviennent toutes les 12 minutes forcent les scénaristes à créer de mini-cliffhangers avant chaque
interruption, afin que le public ait envie de revenir. Ils doivent constamment créér du suspense et de l'action.
Coupure des 12 minutes : petit climax
Coupure des 24 minutes : moyen climax
Coupure des 36 minutes : .... etc.
Ces contraintes ont donc un certain aspect positif : elles leur ont appris qu'il fallait un minimum d'action pour pouvoir capter
le public et le faire revenir devant l'écran. Ceci s'applique même aux scénaristes des chaînes privées, qui ont souvent été formés sur les chaînes publiques.
2/ Les séries américaines sont plus audacieuses, voir provocantes, et ce malgré une société réputée "puritaine"
(tandis qu'en France, l'élan artistique est à son minimum selon Virginie Brac).
Le paradoxe s'explique en réalité facilement. Les Américains combinent ce conservatisme à une forte culture individualiste, qui
met l'accent sur l'esprit d'entrepreneur, la réussite individuelle... Ils aiment les destins exceptionnels et admirent les personnalités hors-du-commun, celles dont l'ambition na pas de limite.
D'où des personnages plus extrêmes : les scénaristes n'ont pas peur de pousser toujours plus loin leurs limites ni de montrer leurs côtés "sombres". Faire évoluer la mentalité du public est
également, selon Clyde Philips, leur "responsabilité en tant qu'artistes".
En France, les chaînes sont à l'inverse très frileuses et ne souhaitent pas bousculer les traditions.
3/ Le business model général explique également la qualité des séries américaines.
Les chaînes cherchent avant tout à être rentable, à faire de l'argent. Elles ont pour cela une grande liberté : lorsqu'elles
s'engagent pour un pilote, elles ne s'engagent pas forcément pour une saison entière. Et lorsqu'elles s'engagent pour plusieurs épisodes, rien ne les empêche de tout arrêter du jour au
lendemain si ils ne rencontrent pas le succès espéré.
A tout moment, les chaînes peuvent donc se désengager d'un projet. Cela permet évidemment une plus grande souplesse et encourage
une plus grande prise de risque.
Il faut cependant relativiser le succès de ces séries. Clyde Philips a ainsi souligné que lors de ses meilleures soirées, Dexter
réalise une audience de 3 millions de téléspectateurs, sur 350 millions d'Américains (soit moins de 1% de la population américaine ! Succès donc très relatif).
Seules les meilleures séries arrivent sur les écrans français (une quantité d'autres séries de qualité médiocre passant inaperçues
en Europe).
MASTER CLASS DE DAVID CHASE
David Chase = créateur et scénariste légendaire de la série Les Soprano.
L'interview avec David Chase, qui aura duré une heure et demie, a souligné les points déjà abordés lors de la rencontre
franco-américaine. Interrogé sur ses relations avec HBO, il a notamment dit :
"Comparer le métier de scénariste sur un grand network avec celui d'un scénariste sur HBO, c'est comme comparer Paris et
Albuquerque, au Mexique (...)". D'après lui, les grands networks n'ont pas confiance dans l'intelligence du public, ni dans celui des scénaristes. Sur ces dernières, "il ne sufit pas de montrer
aux téléspectateurs les choses, il faut leur expliquer ce qu'ils voient, et le leur rappeler régulièrement pour qu'ils ne perdent pas le fil."
Par la suite, l'interview a essentiellement consisté en l'analyse de plusieurs extraits des Soprano que David Chase souhaitait
commenter. Je retiendrai essentiellement un point de cette rencontre : l'importance qu'accorde David Chase aux images et à la musique, au détriment des dialogues.
Les dialogues sont ce qu'il y a en effet de moins cher à filmer : ils nécessitent peu de moyens, car ils peuvent être filmés en
mono-caméra et dans un lieu unique. Cependant, c'est ce qui présente le moins d'intérêt pour D.Chase. Pour les passages importants, lui a toujours privilégié des images symboliques et
silencieuses, soulignées par des chansons évocatrices, sans se restreindre sur le nombre de plans (des choix qui évidemment, coûtaient bien plus chers à HBO : achats des droits de diffusion,
temps et lieux de tournage multipliés...). Il se refusait à devoir tout expliquer aux téléspectateurs, contrairement à ce qui était demandé sur les grands network, et préférait leur laisser la
liberté d'interpréter les choses à leur façon.
C'est en ce sens que D.Chase a révolutionné la manière de filmer les séries TV. Et je n'ai pu m'empêcher de penser à Mad Men, qui
est exactement construit ainsi : les images et les symboles y ont une place de choix et se passent d'explication. C'est au public de combler et d'interpréter les silences, et c'est bien plus
gratifiant....
Conclusion :
Encore une nouvelle saison à attendre avec impatience : celle de Deauville Saison 2 (en 2011 ?)
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